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Le rôle et le point de vue d’un expert de la sécurité du public dans la formation de prévention des risques de l’ISTS

Philippe CHAUSSINAND — Crédit photo : Nadia L / ISTS

Pouvez-vous nous résumer votre parcours professionnel et plus particulièrement dans le SDIS ?

J’ai commencé comme sapeur-pompier volontaire dans la Loire.  Après un passage d’un an à la brigade des sapeurs-pompiers de Paris, j’ai été officier sapeurs-pompiers pendant cinq ans à Lyon. Depuis 1995, j’ai rejoint le SDIS du Vaucluse. De 1995 à 2015, j’ai occupé les fonctions de préventionniste jusqu’au niveau de responsable départemental, puis, j’ai intégré le groupe de la commission fédérale de prévention pendant huit années consécutives. A ce titre, j’ai participé à l’évolution de quelques textes réglementaires liés aux ERP, mais pas dans le domaine du spectacle. Depuis 2015, mes fonctions sont principalement axées sur le domaine opérationnel avec notamment, ce qui me lie à l’ISTS, la sécurité des grands évènements.

Pouvez-vous nous préciser votre lien, au sein du SDIS, avec le secteur du spectacle ?

Lors de ma première mission au sein du SDIS 84, en 1995, je me suis impliqué, sur le plan de la sécurité, dans l’organisation du festival d’Avignon en participant aux différentes commissions de sécurité. Depuis, et ce, jusqu’en 2015, j’ai gravi les différents échelons pour devenir responsable départemental en prévention.  J’ai été, par conséquent, particulièrement impliqué dans le contrôle des théâtres, plus particulièrement durant le festival d’Avignon (In et Off) où j’ai pu conseiller un bon nombre de régisseurs, directeurs techniques et exploitants. Pour information, dans le Vaucluse, à l’occasion du festival d’Avignon, tous les théâtres sont visités, soit par une commission de sécurité, soit par une visite technique effectuée par un sapeur-pompier.

Quels sont les enjeux principaux de votre intervention dans le cadre des formations de prévention des risques à l’ISTS ?

Dès 1997 ou 1998, très tôt, le SDIS a eu un intérêt à participer à ce type de formations de prévention des risques.  On s’était rendu compte, au cours des commissions de sécurité, que le personnel qui travaillait dans les théâtres n’était pas forcément au courant des textes qui étaient en vigueur dans le domaine du spectacle. Pour certains, il s’agissait d’une méconnaissance profonde, voire très profonde. Les exploitants en voulaient aux membres de la commission de sécurité qui ne faisaient que faire respecter les textes. Pour mémoire, quand une commission de sécurité donne un avis favorable, c’est que la sécurité du public, au moment même de la visite est respectée. Le principe de la prévention, c’est que tout doit être mis en œuvre pour faciliter l’évacuation rapide et sûre du public. L’avis, favorable ou défavorable, est donné par rapport à ce critère. On pouvait s’apercevoir, à l’époque, que certains lieux de théâtre, fort heureusement peu nombreux, après le passage de la commission de sécurité et pendant le spectacle, détournaient volontairement ou involontairement la sécurité pour un confort d’utilisation du lieu. Les exemples les plus courant étant les rideaux devant les sorties de secours, la gélatine violette sur les blocs autonomes d’éclairage de sécurité (BAES) pour faire le « noir », ou faire asseoir le public sur les escaliers du gradin censés être libres pour permettre une évacuation rapide… En fait, on voyait toutes ces choses-là qui n’étaient pas conformes avec la réglementation. De ce constat alarmant nous est venue l’idée de travailler en amont des commissions de sécurité en formant les principaux acteurs du spectacle.

Notre souhait le plus profond, c’est de garantir en tout temps la sécurité du public. Nous ne pouvons pas mettre un sapeur-pompier ou un policier dans chaque salle. Aussi, comment garantir cette sécurité ? Cela supposait de se rapprocher le plus près possible des acteurs de la sécurité qui sont les intermittents du spectacle et tous ceux qui travaillent au quotidien dans les théâtres, pour les sensibiliser à ces enjeux. Une sensibilisation de deux ordres. La première, qui a évolué au fil de mes interventions en formation, c’est de faire comprendre aux stagiaires que le feu ça existe, cela n’arrive pas qu’aux autres. Et surtout, bien leur expliquer les conséquences d’un tel sinistre, dans un cas de départ de feu. Pour rappel, les premières secondes d’un incendie un verre d’eau suffit pour l’éteindre, au bout d’une minute un seau d’eau et au-delà cela devient très compliqué voire impossible sans l’aide des sapeurs-pompiers. Alors, si par malheur, l’aspect prévention n’est pas respecté dans les lieux, on peut très rapidement courir au drame humain avec tout ce que cela peut comporter.

A cet effet, je montre une série de vidéos où l’on voit un embrasement généralisé – en quelques minutes seulement d’une pièce. Ce qui est intéressant pour les stagiaires de la formation, c’est non seulement de connaitre la cinétique d’un incendie à travers ces vidéos, mais c’est surtout de comprendre que c’est extrêmement rapide ! Les commentaires que je peux y apporter, au travers de mon expérience et de la connaissance du risque marquent les esprits et il n’est pas rare, quelques années après, qu’un ancien stagiaire me le rappelle. Je détaille point par point comment se comporte le feu tout en précisant ce qui peut encore être fait pour le personnel des lieux, tout en gardant à l’esprit qu’en tout point de notre territoire, il faut en moyenne 15 minutes pour pouvoir bénéficier de l’intervention des sapeurs-pompiers. Moins d’une minute si le lieu est à proximité d’une caserne, plus d’une demi-heure dans les cas les plus éloignés. Autant dire que l’exploitant du lieu doit connaitre parfaitement son rôle pour éviter le pire.

On voit donc ici tout l’intérêt de comprendre les principes de la propagation du feu dans le temps et d’insister sur la réaction de l’exploitant du théâtre à avoir en cas de départ de feu. Tout doit être mis en œuvre pour faire évacuer le public le plus rapidement possible. Cela va jouer sur une multitude de paramètres dont la présence d’extincteurs et leur utilisation, la réaction au feu des matériaux et des décors, le cloisonnement des locaux à risques, les espaces de stockage, la liberté des dégagements, les blocs autonomes d’éclairage et de sécurité (BAES), etc. Ces derniers doivent fonctionner en tout temps, notamment en cas de coupure électrique générée par l’incendie et permettre un éclairage de secours essentiel à la visibilité du public lors d’une évacuation. Pour revenir sur les blocs autonomes d’éclairage de sécurité, cet appareil est souvent mal perçu par les créateurs de spectacles, parce qu’il empêche l’obtention du « noir complet » et est considéré comme une lumière parasite d’où l’existence néfaste de cette gélatine violette pour cacher une simple ampoule. Lorsqu’on connait le règlement, on s’aperçoit que ce problème peut être très simplement résolu dans certains cas et c’est ce qu’on enseigne également à l’ISTS. Simplement rappeler que ces blocs ont une vocation essentielle, celle de guider public et personnels vers la sortie alors que le feu et les fumées progressent à l’intérieur du théâtre. Le feu fera obligatoirement disjoncter l’électricité de l’ERP, il faudra bien que le public y voit pour évacuer dans le calme.

Quand on est exploitant, il est également primordial de connaître le fonctionnement d’une commission de sécurité de manière à ce que la visite des membres qui la compose devienne une simple formalité. L’ISTS, au travers de son programme, met l’accent sur le rôle de chacun au sein des commissions et donne des clés pour obtenir le graal, à savoir l’avis favorable. Quand émet-on un avis défavorable ? Peut-on fermer un ERP après un avis défavorable et quelles sont les procédures ? Quels sont les documents obligatoires à présenter ? etc… toutes ces questions essentielles, trouvent réponse et sont le gage d’une plus grande sérénité pour les professionnels du spectacle lors du passage de la commission.

La Prévention des risques et son approche ont évolué depuis vos premières interventions. Comment cette évolution s’est-elle traduite dans la formation proposée à l’ISTS et dans le profil des stagiaires ?

Depuis 1997 que je participe à cette formation, j’ai pu constater une certaine évolution positive dans l’appréhension de la sécurité par les stagiaires. Les premières années, on pouvait avoir des personnes pas nécessairement convaincues des enjeux, plutôt réfractaires qui n’hésitaient pas à juger les commissions de sécurité comme des obstacles à leur travail en les empêchant notamment de laisser libre cours à leur imagination. Par conséquent, le dialogue entre le monde du spectacle et la sécurité   était parfois compliqué et on passait plus de temps à convaincre que d’apporter des solutions. Au fil des années, et c’est désormais bien établi depuis sept ou huit ans, le public de cette formation est averti. Il connait, soit de près soit de loin, le travail des commissions de sécurité. Il sait que sa responsabilité est en jeu et il a envie de comprendre et d’apprendre tout ce qu’il peut pour satisfaire la sécurité de ceux qui viennent prendre du plaisir dans leur établissement. Les questions fusent de la part des stagiaires et il arrive souvent que la formation, bien que dense, soit jugée trop courte. Mon plaisir dans cette formation réside dans les nombreux échanges toujours concrets et mon devoir en tant que formateur c’est de pouvoir y répondre sans détour, sans langue de bois et avec la passion qui me caractérise.

Je peux mesurer l’évolution intellectuelle des stagiaires dans l’appréhension de la sécurité de leur établissement quand, au début de chaque formation, lors de la présentation de chaque stagiaire, je n’entends plus une phrase qui, dans le passé, est très souvent sortie de la bouche des stagiaires : « j’ai subi une commission de sécurité ». On se rend compte désormais que la commission de sécurité a été démystifiée. Les gens ne la voient plus comme une censure mais comme un organe facilitateur qui, malgré son rôle prescriptif, apporte de la sécurité et de la sérénité au lieu. Plus largement, les exploitants non pas envie d’une mauvaise image de leur lieu. Le bouche à bouche est impressionnant complété désormais par les réseaux sociaux. On ne peut plus rien laisser au hasard sous peine de voir disparaitre une partie du public et de sa réputation. Il faut donc être dans les règles et veiller à les faire respecter par son personnel coute que coute !

Pour toutes ces raisons, les publics de ces formations sont plus assidus, posent des questions techniques. En résumé, ils veulent comprendre ! On accueille aussi parfois des publics avertis en matière de sécurité puisqu’ils disposent de la formation SSIAP (Service de Sécurité Incendie et Assistance aux Personnes), et ce, même si cela n’est pas obligatoire. Leur présence participe à l’élévation du groupe par un partage d’expérience sur des situations opérationnelles vécues. Eh oui, ça n’arriva pas qu’aux autres….

Ce que je retiendrais de cette formation à l’ISTS, par rapport à d’autres que j’ai pu enseigner, c’est son côté évolutif au regard de l’évolution de la société et des demandes des principaux intéressés. Les premières années, elle était axée sur le corpus réglementaire. On apprenait à respecter jusqu’à la virgule près le texte à l’identique des formations des professionnels de la prévention qui exercent dans les commissions de sécurité. Depuis une bonne dizaine voire une quinzaine d’années, on a complètement changé d’état d’esprit. Aussi, si le texte réglementaire est enseigné et prend une bonne part de la formation, on apprend désormais l’esprit de texte. Je veux qu’ils retiennent mes anecdotes et s’ils les retiennent c’est que forcément ils se rappelleront de mon discours sécuritaire et ce pendant de nombreuses années. En effet , tout le monde sait qu’on retient mieux lorsque nous comprenons pourquoi.   C’est une formation qui est au plus près du vécu et du retour d’expérience

Une autre nouveauté, c’est la présence de stagiaires qui organisent des spectacles dans des lieux non dédiés (défilés, concerts de musique amplifiée, des entrepôts désaffectés, …) à qui j’explique les réglementations spécifiques selon cette même approche pédagogique. Ces aménagements spécifiques, qui la plupart du temps sortent de la réglementation des ERP doivent pouvoir également être réalisés en toute sécurité. Le stagiaire confond bien souvent plusieurs réglementations et cela suppose qu’on puisse leur donner toutes les clés de compréhension. Non, contrairement à certaines idées reçues, la commission de sécurité n’est pas compétente pour tous les évènements. Il faut donc que l’organisateur de spectacles puisse s’adresser au bon interlocuteur encore faut-il qu’il le connaisse. C’est ce que nous abordons à l’ISTS.

Un autre point que j’aimerais ajouter, c’est mon expérience en tant que spectateur lorsque je fréquente les salles de théâtre. Je vois l’envers du décor. En effet, je peux m’apercevoir de dysfonctionnements au niveau de la sécurité, et j’essaie toujours de comprendre pourquoi cela a été fait. Il y a toujours une raison à cela, soit par méconnaissance, soit parce que le texte dérange. Dans ce dernier cas, cela fait partie des exemples concrets que j’utilise lors de la formation pour évoquer avec les stagiaires comment on aurait pu y remédier. Dans le domaine du spectacle, les exploitants, les organisateurs, les créateurs et interprètes ont pour rôle de faire rêver les gens. C’est essentiel et c’est singulier par rapport à d’autres activités se déroulant dans un autre type d’ERP. Cette singularité va forcément obliger à faire les choses différemment. Dans les théâtres, il y a par nature une passion, et une nécessité de création, d’innovation qui doit parvenir à trouver son adéquation avec la réalité du terrain. Tout est possible, quasiment, dès lors qu’une commission de sécurité a donné un avis favorable. Cela suppose que ce rendez-vous avec la commission soit préparé pour aboutir à cet avis. Il faut donc travailler sur la réglementation, tout en permettant de faire en sorte que les professionnels du spectacle puissent se livrer à l’art de faire rêver.

 

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